Changer le discours des médias sur les féminicides

Une femme est tuée par son conjoint. Ce n’est pas un « crime passionnel » ni un « drame familial », mais un féminicide : voilà comment on parle du sujet dans les médias en Espagne, pays à l’avant-garde de la lutte contre les violences faites aux femmes.

La journaliste et rédactrice en chef Magda Bandera feuillette la dernière édition du magazine féministe et écologiste La Marea. Un dossier fouillé aborde le poids des mots pour parler des violences faites aux femmes, ainsi que le chemin parcouru en Espagne au cours des dernières années.

En tant que journaliste, Magda Bandera se trouve aux premières loges pour observer ces changements, son parcours suivant sensiblement celui des médias du pays — quoiqu’avec une longueur d’avance. Lors d’une première couverture, elle se rappelle ainsi avoir posé des questions aux voisins de la victime et de l’agresseur… quelque chose que les intervenants conseillent d’éviter, souffle-t-elle.

Aujourd’hui, Magda Bandera offre des formations sur les violences de genre. Elle pilote, avec l’équipe de La Marea, le projet novateur #PorTodas (Pour toutes), un ambitieux dossier d’enquêtes sur les 55 féminicides répertoriés en Espagne en 2014. Évitant de parler de ces féminicides comme des événements isolés, le projet vise à comprendre le contexte entourant ces meurtres et à faire le point sur ce qui s’est passé depuis.

« Le langage utilisé par les médias a une grande importance dans la construction des stéréotypes », explique Pilar López Díez, experte de la violence de genre et formatrice dans les médias espagnols. Elle insiste sur le rôle que jouent les stéréotypes dans les rapports de force entre les hommes et les femmes et dans la violence.

En Espagne, le discours des médias est scruté au peigne fin depuis près de 20 ans. En 2004, une loi-cadre de protection intégrale contre les violences de genre est adoptée, bénéficiant d’un dernier budget d’un milliard d’euros sur cinq ans débloqués en 2017.

La loi inclut la formation de différents corps de métiers concernant les violences de genre, des juges aux policiers, en passant par les journalistes. De fait, des formations pour les journalistes ont été données dans pratiquement toutes les chaînes publiques espagnoles entre 2001 et 2011, avant de subir les contrecoups de la crise économique.

Formation et sensibilisation

Depuis 2017, les formations pour les journalistes sont de nouveau à l’ordre du jour, observe Pilar López Díez. « Ce ne sont plus seulement les institutions qui croient à la nécessité de ces formations, mais aussi ces milliers de femmes qui se mobilisent, dans la rue, depuis 2017 et qui obligent à continuer la formation des journalistes et la sensibilisation du public.

Dans presque tous les médias, il existe des commissions de genre qui exigent des formations pour les journalistes et qui veillent à la qualité de l’information depuis une perspective de genre. »

L’agence de presse EFE a ainsi lancé en 2018 la plateforme Web « Efeminista », qui propose des articles touchant les femmes et l’égalité. La télévision RTVE a créé un projet interactif en hommage aux 1000 femmes assassinées des suites de la violence de genre au pays depuis 2003.

Les formations spécialisées font aussi leur place dans les universités. À l’Université Miguel Hernández d’Elche, une « Unidad de Igualdad » fait la promotion de l’égalité entre les hommes et les femmes dans l’établissement, en offrant des conférences, des colloques et des ateliers abordant notamment les violences sexuelles.

L’Université autonome de Barcelone offre un programme de maîtrise en « genre et communication ». « L’objectif est de former des journalistes avec un regard féministe, puisque nous comprenons que ce regard permet de faire un autre type d’information inclusive pour toute personne souffrant de discrimination, qu’elle soit une femme, une personne souffrant de racisme ou de discrimination pour sa religion », explique la codirectrice du programme, Isabel Muntane.

Malgré tous ces efforts, les médias espagnols font toutefois face à divers défis. Les formations dans les salles de rédaction ont souffert de la crise économique de 2008, tandis que le parti d’extrême droite Vox, qui a gagné plusieurs sièges au Congrès en 2019, souhaite sabrer la loi-cadre de 2004. Mais il sera difficile de revenir en arrière, croit Magda Bandalera, qui estime que les Espagnoles sont très sensibilisées et qu’elles seront prêtes à se battre pour conserver leurs acquis.

Une réflexion à faire au Québec

Au Québec, il reste encore du travail à faire pour améliorer le discours des médias sur la violence, selon certains. « Malheureusement, on parle encore trop souvent de drame familial, au lieu de dire féminicide ou meurtre », observe Katia Pharand Dinardo, co-coordonnatrice de L’R des centres de femmes du Québec. « L’influence de ces mots-là a des répercussions négatives claires , poursuit-elle.  Lorsqu’on minimise la violence, ça augmente la difficulté pour les femmes à reconnaître lorsqu’elles sont victimes de violences. On déresponsabilise la personne et on normalise le fait de tuer des femmes. »

Violence de genre

Des intervenantes de l’R ont d’ailleurs signé une lettre ouverte en 2017 pour dénoncer l’utilisation d’expressions com-me « drame familial » pour parler de femmes tuées par leur conjoint.

Depuis, les progrès se font sentir petit à petit. L’équipe de L’R observe que le mot « féminicide » est à présent utilisé à l’antenne de Radio-Canada et que l’expression « crime passionnel » disparaît peu à peu du paysage médiatique.

De leur côté, les programmes de journalisme de la province contactés par Le Devoir disent ne pas donner de formation particulière sur la violence de genre. Des formations sur ce sujet sont aussi absentes de salles de rédaction comme celles de Radio-Canada et de CBC, qui affirment cadrer leur travail sur des normes et des pratiques journalistiques rigoureuses.

Besoin d’aide? Les victimes peuvent contacter SOS violence conjugale en composant le 1 800 363-9010, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

LE MOT JUSTE

Le mot « féminicide », choisi comme mot de l’année 2019 par Le Petit Robert, désigne le meurtre d’une fille ou d’une femme en raison de son sexe. Selon l’ONU, plus de la moitié des 87 000 femmes assassinées dans le monde en 2017 l’ont été par un proche. En Espagne, 47 femmes ont été tuées par leur partenaire ou un proche en 2018. Le Canada, dont la population est inférieure à celle de l’Espagne, comptait 121 femmes tuées par un proche au cours de la même année.

Source : Le Devoir

Photo : Oscar Del Pozo - Agence France Presse

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