Culture du viol: à toi qui parles trop fort

Chère toi qui parles trop fort, chère toi qui déranges. Je t’écris pour te dire que tu parles juste bien fort comme il faut, et que tu déranges comme on a besoin d’être dérangés. Je t’écris pour te dire que tu es plus forte que le courant de la rivière.Que tu es la montagne, le pic de la montagne, tout ce qui existe de plus grand, de plus haut.

Je t’écris pour te faire la promesse que les doigts de ton agresseur ne resteront pas gravés sur ta peau pour toujours. Les gens qui t’écrivent du bas de leur inconfort, qui vident leur bedon plein de mots méchants sur les réseaux sociaux sont ignorants. Ils sont ignorants. Pour te dire qu’avec le courage vient souvent la peur et que dénoncer une agression sexuelle, c’est nager à contre-courant.

Je travaille présentement à approfondir le sujet de la dénonciation publique dans un collectif féministe. En gros, nous sommes à la recherche de solutions de rechange au système de justice en ce qui a trait aux agressions sexuelles. On tente de sonder les recoins qui se peuvent, s’il en existe finalement.

 Solutions

 Dénoncer publiquement une agression sexuelle fait partie de la courte liste des solutions. Personnellement, cette voie me semble être celle de l’instinctif. Elle laisse place à une montée de boucliers, notamment sur les réseaux sociaux, et c’est exactement la raison pour laquelle j’écris cette lettre aujourd’hui.

 Je voulais que tu saches, toi qui pitonnes des mots lourds, des jurons. Toi qui craches ta haine des femmes en majuscules, qui te plais à nous rappeler que barrer notre entre-jambes à clé est une bonne manière de ne pas se faire agresser. Toi qui m’as aussi écrit des messages privés pour me dire ce que tu allais faire de ton pénis au moment où tu me verrais. Toi qui recommences chaque fois qu’une femme dénonce une agression. Toi qui nous pousses dans un bassin d’hésitation et de culpabilité. Qui trouves aussi que le consentement « gâche le moment » et que ça se sent de toute façon, ces affaires-là.

 « Pas besoin de le demander », que tu me dirais. Toi qui retires le condom pendant l’acte. Qui nous demandes d’aller consulter pour qui nie l’existence du boys’ club, aussi, cet illustre groupe d’hommes qui préférerait les femmes muettes. Qui nies tes privilèges avec toute la violence du monde.

 Permettez-moi de vous dire que ces réactions me semblent être celles non seulement d’hommes et de femmes (eh oui, de femmes) qui se sentent attaqués, mais qui, surtout, nagent dans un profond déni, celui où vous pointez du doigt et où je ne sais quels mécanismes de défense vous font déblatérer des âneries. Vous criez comme si votre vie dépendait de notre silence.

 Ressac

 J’ai parlé publiquement de mon agression, moi aussi. On m’a poussée dans le dos pour que je porte plainte, et je comprends. Un viol, c’est un crime. C’est donc logique que ce soit laissé entre les mains de la justice. Sauf qu’on ne nous croit pas. Et le fardeau de la preuve nous incombe.

 L’enquête vous laisse seule avec toutes vos craintes et vos doutes. Et je vous assure que le sentiment d’isolement est total, même lorsqu’on devient le centre d’attention national pour quelques jours.

 À quel moment es-tu montée à sa chambre ? La scène du non est la plus importante, bien sûr : la tonalité de ta voix, la force physique a-t-elle été employée, comment a-t-il réagi ? Peut-être avait-il un problème de surdité, sait-on ! Et la couleur des murs ? Jaune pâle ? Pervenche ? Réséda ? Ventre de biche ? Les cadres dans la pièce étaient situés à quelle hauteur ? Combien de verres ? Et ta vie sexuelle, elle ressemble à quoi ? Attache ta tuque, parce que si tu as plus de partenaires sexuels que de doigts, tu courailles, et c’est mauvais signe pour la suite.

 Je tiens à souligner, encore une fois, que les travailleuses du sexe qui se font violer se font immédiatement faire la morale. D’une manière ou d’une autre, comme vous dites, on ne fait que se victimiser. On est des féministes frustrées, des mégères ou des enfants qui se plaignent pour tout et surtout pour rien. Voyez comme ça sonne bien ?

 Chère toi qui déranges, tu déranges comme on a besoin d’être dérangés. Tu as bien fait de parler, de l’écrire, de le chanter. Ramenons le sujet de la culture du viol sur la table le plus souvent possible. On dit que j’ai ouvert un chemin pour le débat. Quant à moi, j’ai l’impression d’être à mi-chemin. Lorsque vous écrivez vos commentaires gratuits et méchants sur les réseaux sociaux, vous prouvez mon point. Et je vous pointe du doigt sans remords, parce que vous êtes si loin de la réalité.

 Cher toi qui pitonnes, qui as l’écran comme rempart. Qui t’en donnes à coeur joie lorsqu’une femme parle fort, en nous rappelant qu’on met tous les hommes dans le même panier de toute façon. Tu trouves peut-être qu’on se répète, qu’Alice Paquet et ses amies ne sont là que pour répéter la même cassette depuis un an avec le soutien de tous les groupes et mouvements que tu n’aimes pas. Mais si notre discours semble banal ou répétitif pour certains, cela en dit plus long sur l’ampleur du problème auquel nous faisons face que sur nos capacités à nous exprimer ou à partager des idées originales. Et tant que nos interventions susciteront un tel ressac chez les soldats du clavier et les misogynes plus ou moins assumés, nous serons là pour nous défendre. Nous serons là pour appuyer celle qui dérange.

Paru sur Le Devoir 

crédits photo : Jacques Nadeau Archives Le Devoir

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