Le cycle de la violence s’est arrêté à moi

La violence familiale dans laquelle j’ai grandi m’a montré ce que je ne voulais pas être.

Par Anthony Calvillo, entraîneur des quarts des Alouettes de Montréal et passeur le plus prolifique de l’histoire de la Ligue canadienne de football. 

Encore aujourd’hui, un son bien précis me rend fou. Vous savez, quand vous ouvrez une cannette, le son que ça fait? Ce claquement métallique suivi du pschitt du gaz carbonique qui s’échappe?

Chaque fois que je l’entends, ça me rappelle la maison où j’ai grandi. Ça me ramène le souvenir de mon père qui s’ouvrait une bière dès 6 ou 7 h du matin.

Ce son. L’entendre me ramène en arrière. Loin en arrière.

D’aussi loin que je me souvienne, mon père a toujours été violent avec ma mère. Pendant des mois, tout pouvait se dérouler sans problème à la maison. Puis, soudainement, il se mettait à boire davantage et c’était le chaos.

Les abus étaient principalement physiques, d’après mes souvenirs. Et ma mère était sa seule cible. Bien sûr, mes frères et moi étions parfois punis, mais pas sans raison.

Ça arrivait surtout les fins de semaine. Et c’était toujours, toujours lié à l’alcool.

C’était normal. C’était comme ça.

Mon père était alcoolique, alors il buvait chaque jour. Mais quand nous constations qu’il avait bu plus que d’habitude, c’était inévitable : nous nous demandions alors si c’était aujourd’hui que quelque chose allait arriver.

Je ne me souviens pas de la première fois, mais je me souviens assurément de la dernière. Ça se passait, comme toujours, dans la chambre de mes parents. On entendait les cris et les coups donnés dans les murs. Ce jour-là, mon frère aîné s’est interposé entre les deux et a arrêté la bagarre. En gros, il a dit à mon père que c’était assez, que ça n’arriverait plus jamais. Il devait avoir 12 ans. Moi, 11.

Je n’oublierai jamais ça.

Je me suis toujours demandé si notre famille élargie était au courant de ce qui se passait chez nous. Tout indique que non. J’imagine que ma mère faisait un bon travail de camouflage.

Sans nous le dire précisément, et sans même aborder le sujet, on nous avait enseigné à ne rien dire. Dans notre famille, tous comprenaient que nous ne pouvions pas en parler bien que je ne me rappelle pas avoir entendu mon père nous l’ordonner.

Ce n’est assurément pas quelque chose dont j’aurais parlé à mon professeur ou à quiconque. Nous l’acceptions, j’imagine, comme si c’était une façon normale de vivre.

Comme enfants, nous savions, au fin fond de nous, que ce qui se passait sous nos yeux était mal. Mais en même temps, nous nous demandions si la vie était comme ça aussi dans les autres familles.

Étions-nous les seuls à vivre comme ça?

Comme jeune, on gère ce genre de situation simplement en gardant ses émotions à l’intérieur de soi. Mais on a besoin de distractions.

Alors, j’ai toujours fait du sport. Je sortais de la maison et je me donnais corps et âme.

Le sport est vite devenu tout pour moi. Il me permettait de penser à autre chose. Il m’aidait à gérer tout ce qui pouvait se passer dans ma vie, dont la situation chez moi. C’était une façon de tourner la page.

C’est probablement de là, de mon enfance, que m’est venue cette capacité de passer facilement à autre chose, que ce soit après un succès ou un échec, une habileté qui m’a accompagné tout au long de ma vie jusqu’ici. Nous n’avions pas beaucoup d’argent et mon père était violent avec ma mère. Ça, nous le gardions pour nous, mais il fallait bien continuer à vivre. Se taire et continuer.

À moins que je sois simplement fait comme ça. Je l’ai toujours été, du plus loin que je me souvienne : je suis tout à fait à l’aise à vivre une émotion, que ce soit l’adversité ou le succès, ressentir l’excitation ou la déprime qui l’accompagne, puis à passer à autre chose.

J’ai continué à être comme ça plus tard, longtemps après avoir quitté la maison familiale, dans ma propre carrière.

Je n’ai jamais joué au football dans l’espoir de devenir un joueur professionnel. Jamais. Je jouais tout simplement parce que j’avais du plaisir à le faire.

Ce n’est qu’à ma dernière année à l’université que j’ai commencé à penser qu’il serait possible pour moi d’en faire une carrière. Mais j’étais bien conscient qu’à 1,88 m (6 pi 2 po) et 84 kg (185 lb), je n’avais pas la charpente typique des quarts de la NFL. D’ailleurs, quand la NFL a organisé une journée d’évaluation à l’Université Utah State, celle que je fréquentais, on ne m’a même pas invité.

J’ai fait mon chemin quand même, d’abord en tentant ma chance avec une équipe d’expansion de la Ligue canadienne, le Posse de Las Vegas. Nous étions 13 quarts à nous présenter au camp d’entraînement. J’en suis ressorti en étant nommé partant. Il y a ensuite eu les Tiger-Cats de Hamilton, puis les Alouettes.

C’est après notre première conquête de la Coupe Grey, en janvier ou février 2003, que les Steelers de Pittsburgh, de la NFL, ont manifesté leur intérêt à mon endroit. Je suis allé les rencontrer et me livrer à une séance d’évaluation avec eux. Mais deux semaines plus tard, je recevais un coup de téléphone de Pittsburgh : leur quart substitut d’expérience, Charlie Batch, venait de signer un nouveau contrat avec l’équipe.

En d’autres mots, ils n’avaient finalement pas besoin de moi.

J’étais au tournant de la trentaine. Ma chance de jouer dans la NFL, fort probablement ma seule, venait de disparaître.

Déprimer? Non.

Tourner la page. Et continuer.

Quelques jours plus tard, 10 minutes avant l’heure limite à laquelle je serais devenu joueur autonome, je signais un contrat à long terme avec les Alouettes et je restais à Montréal pour de bon.

J’avais toujours dit que je ne serais jamais entraîneur. Je l’ai répété plusieurs fois à mes proches, aux journalistes, à tout le monde. Mais à mes dernières années comme joueur, je me demandais bien ce que j’allais devenir une fois que tout ça serait fini.

Je voulais absolument faire quelque chose qui allait me passionner. Et ma passion, c’était le football. Pas l’aspect administratif, pas le bureau au centre-ville, mais le vestiaire, le tableau, avec les X et les O.

Quand j’étais joueur, je mettais beaucoup plus d’heures dans mon travail que le faisaient la majorité de mes coéquipiers, mais j’avais au moins des jours de congé. Une fois entraîneur, c’est une autre histoire. Les heures sont encore plus longues et les jours de congé, quasi inexistants.

Et disons que ces deux dernières années, l’équipe n’a pas connu beaucoup de succès.

Bien sûr, je voulais que le stress et la frustration qu’engendrait la tenue de l’équipe demeurent au travail et ne nuisent pas à ma vie de famille. Mais pendant une certaine période, j’emportais ces émotions avec moi le soir, à la maison.

J’étais frustré, irritable.

Je me souviens d’un jour où je me suis assis sur le divan avec ma femme et mes filles pour m’excuser auprès d’elles. Je leur ai expliqué que je n’avais pas été moi-même ces derniers temps, que j’essayais d’apprivoiser mon nouveau métier et que la dernière chose que je voulais, c’était que les insuccès de l’équipe les touchent.

Ça avait été le cas pendant un bon mois avant cette discussion. Je voulais que ça cesse et, surtout, leur dire que ça n’avait rien à voir avec elles.

Après tout, même si j’y ai passé presque la totalité de ma vie jusqu’ici et que le football est ma passion et mon métier, il n’est pas tout ce qu’il y a dans la vie. Ma femme et moi avons tous deux combattu un cancer. Oui, mon travail me frustre parfois, mais bon, nous sommes tous et toutes en santé maintenant.

Je vais donc profiter pleinement du temps que j’ai à la maison avec ma femme et mes filles parce que ma famille est ce qu’il y a de plus important.

Plusieurs hommes qui grandissent dans un milieu violent y restent prisonniers et continuent dans ce cycle. C’est ce qu’ils ont sous les yeux pendant les premières années de leur vie, alors ils se disent que c’est comme ça que doit être un mari. Mais profondément à l’intérieur, je savais que je n’étais pas fait comme ça, que ce n’était pas en moi. J’ai toujours voulu, au contraire, chérir ma femme, aimer mes enfants et m’assurer qu’ils le sachent, qu’ils le comprennent.

Alors, le cycle s’est arrêté à moi. En fait, la violence a eu l’effet inverse : ça m’a montré ce que je ne voulais pas être.

D’où je viens, la ville de La Puente, en Californie, bien peu de gens atteignent un jour l’université. Juste chez moi, ma famille n’avait pas d’argent pour voyager, alors nous n’allions nulle part. La Puente était mon monde. À mes yeux, c’était l’univers entier. Du moins, c’était l’univers que je connaissais.

Quand je suis arrivé à l’université, j’ai trouvé ça pas mal génial. Alors, pendant des années, jusqu’à ce que je réalise que je pouvais gagner ma vie au football, mon plan était de revenir un jour à mon école secondaire pour y être professeur et entraîneur. Pour dire aux jeunes que La Puente n’est pas l’univers. Qu’il y a beaucoup plus que ça à voir dans le monde. Peut-être que j’aurais réussi à en convaincre quelques-uns d’aller à l’université.

C’était mon plan, jusqu’à ce que la porte du football professionnel s’ouvre à moi.

Comment je me suis sorti d’une telle enfance? Je dirais simplement qu’il y a toujours eu quelqu’un pour croire en moi et pour me donner une chance.

À l’école secondaire, mon entraîneur de football pensait que j’avais beaucoup de talent pour ce sport. Plus tard, au collège, mes entraîneurs voyaient en moi le potentiel d’un bon joueur de football. Et ça s’est poursuivi quand je suis arrivé à l’université.

Si j’ai fréquenté l’Université Utah State, c’est grâce à un homme, l’entraîneur Jim Zorn. Quand j’y repense aujourd’hui, je réalise que c’est lui qui m’a montré ce qu’est un père.

Il m’invitait parfois chez lui. Je voyais alors ses interactions avec sa femme et ses enfants. Ils s’étreignaient, s’embrassaient, se disaient qu’ils s’aimaient. Et rien de tout ça ne semblait bizarre. C’était naturel.

C’était très, très différent de ce que j’avais connu jusque-là.

Ces visites chez Jim m’ont ouvert les yeux. Je me disais que ce serait bien que ma future famille vive comme celle que j’avais sous les yeux. J’avais le choix : si je le voulais, ma famille pourrait vivre, elle aussi, comme ça.

Aujourd’hui, ma mère va bien. Mes deux frères, qui sont toujours avec leur amoureuse de l’école secondaire, aussi.

Mon père? Pendant des années, j’ai voulu établir une relation avec lui. J’ai essayé, mais ça n’a jamais fonctionné. Oh, il ne boit plus et il est un catholique convaincu. Il est la preuve vivante que les gens peuvent changer. J’y crois fermement. Mais pour ce qui est d’une relation? Nous n’y sommes jamais arrivés.

Auparavant, je craignais le jour où j’allais recevoir un appel me disant que mon père ne va pas bien, qu’il est mourant. Je me serais senti mal.

Si je recevais cet appel aujourd’hui, je me sentirais mal, mais jamais autant qu’il y a des années. Je suis en paix.

Tourner la page et continuer.

Paru sur Ici.radio-canada.ca 

crédits photo: Alouettes de Montréal/Dominick Gravel

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