Drame de Saint-Liboire : prévenir et dépister le fillicide, c'est possible !

Lorsqu’une situation de violence conjugale est médiatisée, les réactions émotionnelles, et c’est normal, s’enchaînent. Depuis quelques jours, plusieurs commentaires sur les médias sociaux s’attaquent à une épineuse question sans en comprendre toutes les implications pour les familles et les victimes.

Oui, il est possible de prévenir l’homicide de la conjointe et les filicides perpétrés en contexte de violence conjugale et familiale, en dépistant les situations à risques et en protégeant les victimes.

Le plus important est d’être cru lorsqu’on demande de l’aide, de ne pas se heurter au doute lorsqu’on dénonce la violence vécue et la crainte de représailles, que sont les homicides intrafamiliaux en contexte de violence conjugale et familiale : des représailles…

La Fédération et ses maisons membres, réparties sur l’ensemble du territoire québécois, s’emploient à soutenir, protéger et défendre les femmes violentées vivant de multiples problématiques sociales et leurs enfants, et ce, depuis 1987.

S’il est vrai que presque autant de femmes que d’hommes,  (55-60% par des hommes, et 40-45% par des femmes) commettent ces gestes irrémédiables, il importe de contextualiser certains faits.

Les raisons qui les poussent à agir de cette façon sont très différentes : les femmes souhaitent protéger leurs enfants et les hommes souhaitent punir la mère.

Définitions et chiffres

Au Québec, les homicides intrafamiliaux représentent le tiers des homicides résolus, soit environ 30 annuellement. Les homicides conjugaux constituent près de la moitié des homicides intrafamiliaux. On en dénombre entre 15 et 20 chaque année au Québec (Gouvernement du Québec, 2011). Viennent ensuite les filicides (meurtres d’enfants commis par leur parent) qui représentent 20% des homicides intrafamiliaux (entre 6 et 8 par année). Finalement, on dénombre environ un familicide (meurtre de la conjointe et des enfants suivi ou non d’un suicide de la personne homicide) par année au Québec.

La violence conjugale et familiale se retrouve en filigrane dans plusieurs situations d’homicides intrafamiliaux, en particulier l’homicide conjugal (60% selon Campbell et coll., 2009 ; Dobash, Dobash et Cavanagh, 2009 ; Dubé et Drouin, 2011). Elle est aussi présente dans nombre de filicides perpétrés par les pères (Dubé, 2008 ; Websdale, 1999; Wilczynski, 1997).

Des facteurs explicatifs selon le contexte

Trois motifs sont invoqués pour expliquer les filicides paternels : un contexte de violence conjugale, un contexte de maltraitance grave et des motivations dites « altruistes ».

Les études rapportent la présence d’antécédents de violence conjugale dans 35% à 58% des situations de filicides paternels. Ces hommes tenteraient de se venger, surtout les pères jaloux et possessifs, en instance de séparation ou qui soupçonnent des relations extraconjugales et qui souhaitent garder le contrôle sur leur conjointe. L’objectif est clairement de blesser la mère et de continuer d’exercer son contrôle : si l’enfant n’est pas avec moi, il ne sera avec personne, surtout pas avec sa mère.

Un deuxième type résulte de la maltraitance exercée par le père envers l’enfant. La mort de l’enfant survient lors d’un épisode plus grave de mauvais traitement physique. Abus physiques envers les enfants et violence conjugale sont souvent liés (32% des filicides répertoriés, Comité d’experts sur les homicides intrafamiliaux, CEHI, 2012).

Enfin, comme les femmes, des hommes aux prises avec des symptômes dépressifs commettent le filicide par « altruisme ». Ces hommes, au moment de la séparation, se culpabilisent d’avoir ruiné le bonheur des enfants.

Quant aux femmes, le rapport du comité d’experts sur les homicides intrafamiliaux (CEHI, 2012) identifie quatre facteurs des filicides maternels : un contexte de négligence et de maltraitance, un abus fatal, le fait d’avoir un enfant non désiré et, finalement, le même motif dit « altruiste », convaincues d’être les seules à pouvoir assumer les soins nécessaires à leur enfant.

Ainsi donc, si les raisons poussant un homme ou une femme à tuer son ou ses enfant(s) diffèrent selon le contexte dans lequel l’acte criminel a été commis, il est clair que l’important reste de dépister les situations à risques.

Des indices pour le dépistage

Des indices avant-coureurs existent. La violence physique et psychologique, les agressions sexuelles, le harcèlement et les menaces sont des signes précurseurs (FRHFVDQ, 2004 et 2013 ; CEHI, 2012). La présence de menaces de mort envers la conjointe est souvent relevée.

Depuis 2004, la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes a développé, grâce à son expertise auprès des femmes violentées vivant de multiples problématiques sociales, et de leurs enfants, en partenariat avec un centre de recherche (CRI-VIFF), le guide Agir pour prévenir l’homicide de la conjointe. Ce guide est complété d’une grille d’évaluation des indices à prendre en compte dans le dépistage de situations à risque d’homicide afin de mieux protéger les femmes et les enfants vivant dans un contexte de violence intrafamiliale.

La Fédération et de nombreuses organisations de défense des droits des femmes demandent depuis plusieurs années la refonte complète de la Loi d’indemnisation des victimes d’actes criminels (LIVAC), ou à tout le moins la revalorisation des indemnités et la non limitation de l’offre de services de psychothérapie. Ces parents, femmes ou hommes, dont les enfants ont été tués par le conjoint-e, ne sont pas des victimes collatérales, mais bien des victimes à part entière et doivent être considérées comme telles. De nombreuses contradictions, voire incohérences, existent et la revictimisation des usager-es est chose courante dans le système d’indemnisation actuel.

La concertation des acteurs est également essentielle à la prévention, au dépistage et à la protection. Les maisons d’hébergement pour femmes et enfants, les services d’aide aux conjoints violents, les services de police, les services de santé et services sociaux, la protection de la jeunesse : tous ces acteurs doivent collaborer afin de dépister, prévenir et contrer la violence conjugale et familiale et, ainsi, éviter le pire.

Le gouvernement du Québec a rendu public, il y a deux ans, un plan d’action quinquennal en matière de violence conjugale (2012-2017). La Fédération encourage fortement l’actualisation des engagements signés par les multiples ministères concernés. Elle demande aussi que soient développées des mesures visant la prévention et le dépistage des situations à risque d’homicides intrafamiliaux, notamment en contexte de violence conjugale et familiale.

Nous espérons que ces homicides familiaux sauront inspirer une réelle prise en compte des facteurs de risque, des besoins des victimes et la reconnaissance des besoins des organismes pour assurer un filet de sécurité aux victimes de violences intrafamiliales avant qu’elles ne deviennent victimes d’homicide intrafamilial, le pire du pire.

Pour lire le rapport

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