Harcèlement sexuel: détruire le temple, pas seulement ses faux dieux

Lettre ouverte de Christian Nadeau - Il est tout à fait nécessaire de changer notre culture sociale et les normes systémiques qui autorisent voire facilitent la violence contre les femmes.

Cette lettre s’adresse d’abord et avant tout aux hommes, mais parce qu’elle critique notre relation aux femmes, les chances sont élevées pour ce que soient surtout ces dernières qui la lisent, ce qui illustre ce que je veux dénoncer ici.

 Il faut rendre hommage à la parole des femmes luttant contre le harcèlement. Réjouissons-nous de voir tomber ces roitelets dont le priapisme s’affirme comme la pitoyable banderole de leurs privilèges. Tant mieux si leur drapeau est en berne. Faire du mal juste pour rire ne peut plus servir d’excuse, car de tels gestes ne sont ni drôles ni justes. Applaudissons donc à la chute de cette aristocratie convaincue de son droit de cuissage… à la condition que l’arbre ne cache pas la forêt. Il s’agit d’une évidence, mais il me semble nécessaire de la rappeler. Ce ne sont pas ces vedettes qui rendent possible la violence contre les femmes, mais l’inverse. Que tombent les faux dieux, oui, mais il faut pour cela détruire leur temple, sans quoi d’autres s’empresseront de prendre leur place et rien ne changera.

 Il est tout à fait nécessaire de changer notre culture sociale et les normes systémiques qui autorisent voire facilitent la violence contre les femmes. Cela étant, nous ne pouvons pas négliger les ressources institutionnelles, celles de l’État et celles de la société civile, qui existent déjà et qui sont mises à mal par des années de sous-financement, pour employer un euphémisme. Nous ne pouvons pas, d’un côté, nous montrer solidaires sur les réseaux sociaux ou dans l’espace public et, de l’autre, oublier toute la détresse vécue par des femmes qui ne savent plus où aller et dont l’univers s’écroule peu à peu.

 Nier leurs droits

 Le pouvoir arbitraire des hommes contre les femmes s’explique aussi par la quasi-absence d’options pour un grand nombre de celles-ci. Quelles garanties offrir à des femmes qui décident de surmonter leur peur et de fuir leur domicile si elles ne trouvent aucune place dans les maisons d’hébergement ? Si une femme veut quitter son emploi en raison du harcèlement qu’elle subit et qu’elle voit se fermer devant elle toutes les portes de sortie, y compris celle de l’aide sociale, que fera-t-elle ? Lorsqu’une étudiante craint les représailles invisibles et pourtant bien réelles de son directeur ou de son département si elle veut porter plainte, dispose-t-elle vraiment de toutes les protections ? Une femme acculée est une femme, qu’elle porte une robe de soirée scintillante ou un uniforme de travail. Ce ne sont donc pas quelques-unes, mais des milliers qui vivent dans l’intimidation, l’oppression et l’humiliation. Et plus elles se battent avec dignité, plus nous les hommes redoublons d’efforts pour les faire taire et nier leurs droits.

 On dit sans cesse que l’éducation est la solution en amont pour prévenir la violence. Pourtant, ce sont des hommes éduqués qui assistent indifférents au démembrement de l’État social. On associe la famille à l’origine du problème, comme si une éducation par des parents ou par une mère féministe préservait les futurs hommes contre la tentation de la violence et du sexisme. Ce n’est pas faux, mais est-ce à dire que toute cette violence sexiste se trouve contenue en germe dans la famille ? Imaginons le scénario d’un jeune garçon éduqué par une femme féministe célibataire. Si ce même garçon commet plus tard des gestes de harcèlement, faudrait-il blâmer sa mère ? La réponse est évidente : non. Car ce même garçon verra, tout au long de sa vie, des scènes quotidiennes contredisant parfaitement l’idéal d’égalité et de respect mutuel dont sa mère a porté le flambeau. Il élira un gouvernement qui renvoie à la sphère privée et donc à l’arbitraire de la charité ce qui relève des droits fondamentaux des femmes et des responsabilités de l’État à cet égard. Il entendra au travail le discours machiste de ses pairs et intériorisera ses normes. Cela étant, il n’y a pas de déterminisme, ni familial ni social. Il est possible de freiner cette dynamique et de changer les choses. Les femmes n’ont que faire des mines déconfites des hommes et de leur empathie si ceux-ci continuent d’exercer leur pouvoir en s’agrippant fermement à son sceptre.

Sources : Le Devoir

photo : iStock

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