L’itinérance gagne du terrain

Un article de Charlotte Paquet, publié dans le Journal de Montréal du 1er novembre 2014. Même si elle est moins visible que dans les grands centres urbains, l’itinérance demeure malheureusement une réalité en région éloignée. La Côte-Nord n’y échappe pas. Ici, le phénomène n’emprunte pas l’image du clochard ou du mendiant quémandant sur la rue, mais plutôt celui plus caché du «sans logis fixe.»

Expression pour désigner les sans-abris, les «sans logis fixe» sont ces gens qui n’ont ni chambre, ni logement et ni adresse postale à eux, mais qui réussissent tant bien que mal à crécher chez un ou chez l’autre pour quelques jours. Le beau temps aidant, ils se trouveront des abris de fortune à l’extérieur en été, tandis que d’autres, plus débrouillards, se construiront un petit camp dans le bois, souligne la travailleuse de rue Isabelle Huard.

«Cet été, une soixantaine de personnes se sont retrouvées sans logis et certaines sont peut-être encore dans cette situation», note Mme Huard, qui va à la rencontre des 12-25 ans (on ne les carte pas, dira-t-elle, pour expliquer un tel écart d’âge) depuis sept ans. Elle travaille à Baie-Comeau surtout, mais aussi dans toute la MRC de Manicouagan, tout comme sa consoeur Jennifer Beaudry. Pour sa part, Shirley Gagné est basée à Chute-aux-Outardes, ce qui ne l’empêche pas à l’occasion de dépasser les limites de son territoire.

En poste depuis sept ans, Isabelle Huard en a vu des vertes et des pas mûres, mais un fait demeure, l’itinérance existe et gagne même du terrain, affirme-t-elle. Il s’agit d’adolescents et jeunes adultes dont la vie tient parfois dans deux ou trois sacs, qu’ils trimballent partout où ils vont. Parfois, une «âme charitable» les prendra sous son aile pour quelques jours, mais ce n’est pas nécessairement sain non plus. «Quand tu te ramasses dans la rue, ceux qui ont déjà été dans la rue peuvent vouloir t’aider, mais c’est pas toujours aidant en raison de leur mode de vie», précise la travailleuse de rue.

Trop jeunes, ils ne seront pas admissibles à l’aide sociale. Plus vieux, ils pourront avoir de la difficulté à en obtenir compte tenu de l’absence de référence et d’adresse postale à fournir.

Les Fêtes sous l’escalier

«J’ai déjà vu du monde en plein temps des fêtes en-dessous d’un escalier extérieur avec une boîte de carton pour s’isoler un peu», se souvient la femme de 38 ans. Pendant la froide saison, elle a déjà rendu service à d’autres jeunes en leur permettant de dormir quelques heures au chaud dans sa voiture avec le moteur en marche. Selon elle, les «sans logis fixe» sortent de leur semblant d’anonymat en fin d’autonome ou en hiver. «Tu les vois plus, car ils crient à l’aide», souligne-t-elle encore.

À Baie-Comeau, pas de soupe populaire pour remplir un peu l’estomac de l’itinérant qui crève de faim. Pas non plus de bâtisse désaffectée pour lui donner un toit temporaire. La maison de thérapie Point de rencontre a bien deux lits pour dépanner les sans-abris, mais pour un maximum de deux nuits, à moins qu’il n’accepte d’entreprendre une thérapie, explique la travailleuse de rue. «On n’a pas de refuge à Baie-Comeau. La réalité de l’itinérance est cependant de plus en plus présente», déplore Isabelle Huard, rappelant que le «sans logis fixe n’a pas d’indépendance, n’a pas d’intimité et n’a pas de vie, en bout de ligne.»

Celui qui se retrouve à la rue a cependant différents visages. «Ça peut être quelqu’un qui a vécu en centre d’accueil, qui a perdu ses parents et qui revient vite à la rue. Souvent, il va y avoir des problèmes de consommation aussi», poursuit Isabelle Huard. Elle espère l’ouverture d’une maison pour accueillir ces jeunes-là à leur sortie du centre d’accueil à 18 ans. Un projet en ce sens chemine du côté de la Fondation Défi, qui aide les différentes clientèles du Centre de protection et de réadaptation de la Côte-Nord.

Il y a aussi l’itinérant périodique qui se retrouve dans cette situation par un concours de circonstances, mais parviendra à s’en sortir. La travailleuse de rue fait ici référence à un homme qui, après une séparation, aura tout laissé à sa femme et ses enfants pour se retrouver peut-être chez un ami, mais aussi parfois à la rue directement.

Lire l'article sur le site du Journal de Montréal

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