Ce mot qui commence par F ...

Chronique de Rima Elkouri dans La Presse + 

Ainsi l’égalité hommes-femmes est « presque acquise » au Québec. C’était écrit noir sur blanc, dimanche, dans Le Journal de Québec.

Moi qui n’étais pas au courant, je me suis réjouie de cette nouvelle exclusive. Les avancées sont telles que la nouvelle présidente du Conseil du statut de la femme se dit même ouverte à un changement de nom pour son organisme qui refléterait mieux l’évolution de la société et inclurait davantage les hommes. Car pourquoi parlerait-on de « statut de la femme » quand on sait que l’égalité de droits est presque acquise ?

En matière d’égalité, il est vrai qu’il reste quelques petites choses à fignoler pour les femmes. L’égalité de fait, notamment. Cela inclut de menus détails comme le salaire égal pour un travail égal, la sous-représentation féminine dans les cercles du pouvoir, la conciliation travail-famille, la violence contre les femmes, le sexisme ordinaire…

Allez, ne soyez pas aussi rabat-joies, mesdames. Vous êtes si belles quand vous souriez. Ne vous en faites pas pour ces détails. Après tout, on parle juste d’égalité de fait. Officiellement, tout va bien.

***

Ce qui nuit le plus à l’égalité hommes-femmes dans une société progressiste comme la nôtre, c’est l’illusion de l’avoir déjà atteinte. Et ce qui nuit le plus au féminisme (dont l’objectif est d’atteindre cette égalité), c’est ce vieux cliché voulant qu’il privilégie les droits des femmes au détriment de ceux des hommes.

On s’attendrait à ce qu’un organisme de consultation et d’études dont le rôle est de promouvoir et de défendre les droits et les intérêts des Québécoises le fasse avec courage et rigueur comme il l’a déjà fait dans le passé. On s’attendrait à ce qu’il ne craigne pas de nommer un chat un chat et de parler des défis spécifiques des femmes en 2017, faits et études à l’appui. On s’attendrait à ce qu’il donne des avis éclairés au gouvernement et stimule le débat public même sur des sujets épineux qui ne font pas consensus.

Malheureusement, depuis le départ de Julie Miville-Dechêne – qui a fait un très bon travail à la tête du Conseil du statut de la femme –, c’est silence radio au CSF. Sur son site internet, les dernières activités médiatiques ou publiques de la présidente remontent au printemps 2015, à l’époque où Mme Miville-Dechêne y était encore.

Les déclarations récentes de Louise Cordeau, en poste depuis février 2017, laissent pour le moins perplexe. La nouvelle présidente semble marcher sur les pas de la ministre Lise Thériault qui, même en étant responsable de la Condition féminine, hésitait elle-même à se dire « féministe ».

On dirait une marche à reculons où celles-là mêmes qui devraient veiller à promouvoir l’égalité sentent le besoin de mettre quatre paires de gants blancs pour le faire. Surtout ne pas parler trop fort. Surtout ne pas déplaire ni déranger. Surtout ne pas utiliser un mot qui commence par « f »…

Contrairement à la ministre de la Condition féminine, la présidente du Conseil du statut de la femme ne craint pas de se dire féministe. Mais elle croit tout de même qu’un changement de nom de l’organisme qu’elle dirige permettrait de mieux refléter l’évolution de la société. Jointe hier, elle me citait notamment l’exemple des pays scandinaves comme la Suède qui parlent d’égalité des genres (« gender equality ») et non de « statut de la femme ». C’est oublier que, dans un pays comme la Suède, le gouvernement est explicitement féministe et n’hésite pas à le dire haut et fort. On est encore loin du compte au Québec.

Pour ma part, je m’inquiète du message que l’on envoie en suggérant un changement de nom, comme si le Conseil du statut de la femme n’ose plus assumer sa mission ou qu’il la croit lui-même désuète. Comme si on craignait encore les dinosaures qui croient que le féminisme est une chose dangereuse ou désuète. J’y vois un recul déguisé en avancée. Car en changeant de nom, on donne l’impression que « statut de la femme » et « égalité » s’opposent. Ce n’est pas tant l’évolution de la société que l’on refléterait ainsi qu’une piètre maîtrise des enjeux liés à l’égalité des sexes et aux rapports de pouvoir.

Si ce changement de cap est fait dans le but de ne pas heurter les hommes, c’est plutôt insultant pour eux. Comme si on présumait qu’ils n’étaient pas assez intelligents pour comprendre qu’un Conseil du statut de la femme n’est pas un Conseil anti-homme. Comme s’ils ne savaient pas déjà qu’une société égalitaire est une meilleure société pour eux aussi. Comme si les pères ne souhaitaient pas que leurs filles aient les mêmes droits que leurs garçons. Pas juste en théorie, dans les textes de loi, mais en pratique aussi…

Au lieu de pavoiser sur l’égalité de droits « presque atteinte », on ferait bien de garder en tête cet avertissement de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant. »

Paru dans La Presse + 

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