Violence conjugale : les failles du filet de sécurité

Le meurtre à Pointe-aux-Trembles d’une femme et de ses deux enfants par son ex-conjoint, qui avait déjà été violent à son endroit, témoigne des failles du système judiciaire dans la gestion des cas de violence conjugale, selon la directrice de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes.

« Il y a vraiment eu des trous dans le filet de sécurité », s’indigne en entrevue Manon Monastesse. Un pattern qui revient beaucoup trop souvent, souligne-t-elle. « À la base de tout ça, se trouvent souvent des intervenants qui n’ont pas une compréhension adéquate de ce qu’est la violence conjugale et de l’évaluation de la dangerosité. »

Nabil Yssaad avait déjà été accusé de voies de fait et de voies de fait armées à l’endroit de Dahia Khellaf relativement à des événements survenus en août 2018.

Le 4 décembre dernier, l’homme de 46 ans avait signé un engagement de ne pas troubler l’ordre public pendant 12 mois. Il s’engageait notamment à ne pas communiquer directement ou indirectement avec la victime, sauf dans l’exercice de ses droits de garde pour les enfants. Il ne pouvait non plus s’approcher à moins de 100 mètres du domicile, du lieu de travail ou d’étude de Dahia Khellaf.

Pas de réponse

Vers 8 h mercredi matin, des policiers se sont rendus au domicile de Dahia Khellaf, 42 ans, situé à la place des Pointeliers à Pointe-aux-Trembles, pour lui annoncer la mort de son ex-conjoint, survenue la veille.

« Vu qu’il n’y avait pas de réponse, qu’il n’y avait pas de mouvement à l’intérieur et que les policiers avaient des craintes, ils sont entrés par la porte qui était débarrée, et c’est là qu’ils ont fait la macabre découverte », a expliqué Manuel Couture, porte-parole du Service de police de la Ville de Montréal.

Les autorités ne savent pas encore à quand remonte le triple meurtre. Des autopsies seront pratiquées sur les corps des victimes, possiblement jeudi.

Mardi matin, le père s’était donné la mort en sautant par une fenêtre du 6e étage de l’hôpital Saint-Charles-Borromée, à Joliette. « Il n’était ni un patient ni un employé de l’hôpital », a mentionné Éloïse Cossette, porte-parole de la Sûreté du Québec. L’homme serait vraisemblablement entré dans le centre hospitalier dans le but de commettre son geste. « Tout s’est passé très vite », a spécifié la sergente Cossette.

Un homme distant

Durant toute la journée mercredi, des enquêteurs de la section des crimes majeurs et des techniciens en identité judiciaire entraient et sortaient du domicile des victimes.

Selon des témoignages de voisins rencontrés sur place, la famille d’origine algérienne s’était établie à la place des Pointeliers il y a environ deux ans.

« Il y avait des disputes conjugales, a témoigné Abdelaziz Abdelhak, qui habite le même rond-point que la famille. [L’homme] s’était absenté de la maison deux ou trois mois avant l’hiver dernier, puis il était revenu. »

Abdelaziz Abdelhak se souvient d’un homme qui cherchait à éviter tout contact. « C’est quelqu’un avec qui on ne pouvait pas parler. Il refusait la communication. Il ne disait pas bonjour et il ne voulait pas qu’on lui dise bonjour. »

« [La police] venait souvent, a confirmé Ilyass Oudadsse, un autre voisin. La dame s’était confiée à ma mère. Elle disait que monsieur avait des problèmes. »

Yann Kedja, lui, se souvient d’avoir vu à plusieurs reprises les deux enfants s’amusant l’été sur leurs vélos. « La mère était souvent avec eux pour jouer. C’est un drame épouvantable. Le quartier est chamboulé. »

Faux sentiment de sécurité

Selon Manon Monastesse, de la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes, l’engagement de ne pas troubler l’ordre public, qu’avait signé Nabil Yssaad, donne souvent un faux sentiment de sécurité aux femmes.

« On demande à l’homme de respecter ces conditions. Mais un conjoint qui se sent en droit de tout contrôler va passer outre ça. Pour lui, ce n’est pas un document papier qui va l’empêcher d’agir. »

Cet engagement n’est accompagné d’aucun mécanisme de surveillance. S’il y a un non-respect d’engagement, les autorités ne peuvent intervenir qu’après une dénonciation.

Dans les cas d’infanticides et de féminicides, il n’est pas question d’une mauvaise gestion de la colère de la part de l’homme violent, insiste Manon Monastesse. Il s’agit plutôt d’une vengeance.

« Un homicide en contexte de violence conjugale, c’est le conjoint qui veut absolument maintenir sa domination, son pouvoir de coercition. Il veut un contrôle total. C’est pour ça qu’il se dit “s’ils ne sont pas avec moi, ils ne seront avec personne”. »

Dans les mois précédant de tels drames, les victimes vivent souvent de l’isolement. « Une des premières choses que ces hommes vont faire, c’est d’éloigner leurs conjointes de leur famille et de leurs amis. Ensuite, ils ont le champ libre pour exercer un contrôle coercitif. »

Les six premiers mois suivant une séparation sont reconnus comme étant la période la plus dangereuse en matière d’homicide pour les femmes vivant de la violence conjugale.

Chaque année au Québec, environ une douzaine de femmes sont tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, rappelle Manon Monastesse. À l’échelle du pays, un féminicide survient tous les 2,5 jours. Et c’est sans compter les tentatives de meurtre dont sont victimes chaque année des centaines de femmes victimes de violence conjugale.

Source : Le Devoir

photo : Valérian Mazataud Le Devoir 

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